Étonnante synchronicité ! Depuis que je pense à écrire sur mon expérience de thérapeute face à la mort dont parlent mes patients, ce thème revient plus souvent au fil de mes séances.

Quelle joie d’entendre ce matin une jeune thérapeute en supervision me dire : « Comment je peux accompagner cette personne alors que j’ai peur de mourir ? Je sens bien que si je veux l’accompagner, il faut que j’aille voir ça », car le propos est bien de regarder comment le thérapeute va accompagner un patient alors qu’il est lui-même fort impacté.

Vivre et mourir

Début et fin de l’existence terrestre.

De l’instant même où l’on vient au monde, où la vie est donnée, la mort est là, elle signifiera un jour le bout du chemin. Impossible de délier les deux, elles n’existent pas l’une sans l’autre telles deux sœurs siamoises qu’on ne peut séparer : il n’existe pas de vie sans mort et la mort ne concerne que les êtres en vie.

Le cycle de la vie va se dérouler dans cette tension entre l’excitation qui donne l’élan à vivre et l’angoisse de ce grand inconnu qui nous attend. Chacun va gérer au mieux cette tension, parfois avec joie et bonheur, parfois avec grande souffrance, et peut être encore dans le déni.

La vie stimule une dynamique de mise en lien, de créativité, de mouvement, de plénitude et de croissance. La perspective de la mort réveille la dynamique de séparation, de perte, d’absence et de manque. Et pourtant, parfois les épreuves de la vie sont si terribles qu’elles n’appellent qu’à la mort, à finir avec cette vie qui fait mal. Au contraire, la mort regardée en face peut éveiller le désir de vivre en conscience jusqu’au bout, et « mourir les yeux ouverts » (1)

En tant que thérapeute, pouvons-nous faire l’impasse de nous confronter à « penser la mort » ? Je donnerai à cette expression plusieurs sens : « penser la mort » c’est dans un premier temps pouvoir en parler. Il semble parfois bien difficile de prononcer ce mot, d’évoquer sa réalité en présence des personnes en fin de vie ou pour nous-mêmes. « Penser la mort », c’est regarder les représentations que l’on a construites dans notre environnement familial et culturel, c’est aussi « sentir » comment cette idée nous investit, nous travaille dans notre globalité d’être au monde, à différents niveaux, corporel, affectif, intellectuel et spirituel, ce qu’elle paralyse en nous ou ce qu’elle dynamise.

Dans cet écrit, je désire questionner ce que nous sommes, nous thérapeutes, face à des patients qui viennent exprimer une souffrance liée à la mort. Comment cela nous impacte et que faisons-nous de ce qui vient nous toucher ? Comment notre propre histoire face à la mort et les morts survenues dans notre famille viennent faire résonance et infiltrer notre manière d’être en relation avec nos patients dans ces instants là.

La mort fait choc

J’ai 11 ans ½. Noël, neige, verglas… Les dangers de cette route tortueuse qui longe le canal sont connus de tous. Chaque année des voitures dérapent et quelques morts sont à déplorer… mais c’est toujours pour les autres, ceux qu’on ne connaît pas. Cette année, quand la classe reprend après les vacances de Noël, le bureau de ma meilleure amie juste à côté de moi est vide…Elle a sombré dans le néant de l’eau glacée.

Deux mois plus tard, à midi, je rentre de l’école. A la maison, tous font de drôles de têtes, l’ambiance n’est pas ordinaire. Mon père nous fait tous entrer dans une petite pièce et l’annonce tombe. « Votre oncle est mort. Un ouvrier est venu ce matin avec son fusil et l’a tué ». Et quelques instants plus tard : « ça ne sert à rien de pleurer ».

Ces deux évènements ont brisé quelque chose dans mon âme d’enfant. Je les ai enfouis. Il me vient l’expression : je me suis cachée d’eux aux yeux du monde. Les larmes et les mots n’avaient pas de carte de séjour ! J’ai fait comme si j’étais joyeusement vivante et j’ai nié la mort. J’avais moi-même résisté à la mort dans ma petite enfance je n’allais quand même pas me laisser abattre par la mort des autres ! Plus tard, toute guillerette car oui tout allait bien dans ma vie et j’étais bien vivante, je croise la route d’une psychothérapeute…c’est quoi cette chose là ? Je ne connais pas mais voilà, je suis curieuse et on m’a expliqué que je pouvais faire une démarche de conscience et mieux me comprendre. J’aime cette idée, j’y vais et au premier rendez-vous sans aucune idée de ce que j’allais bien dire et sans angoisses bien sûr, j’évoque ces évènements. Voilà, la mort dans ma vie remonte à la surface ou plutôt à la conscience. Deux autres morts d’êtres proches surviennent pendant cette première thérapie, violentes elles aussi. Au moins, dans ce moment là, quelques mots sont posés. La tristesse liée à ces pertes n’est cependant guère accessible. Je commence seulement à mettre en conscience l’inachevé des situations et les ajustements que j’ai dû faire pour vivre avec çà. La brutalité de certains évènements crée un état de sidération qui annihile les perceptions corporelles et émotionnelles.  C’est maintenant que, un peu sortie de cet état « d’être là sans être là » je peux faire une relecture de l’état de choc, de l’insupportable qui projette dans un ailleurs dans lequel l’évènement semble ne pas avoir existé. Il y a le « savoir », la connaissance intellectuelle de l’évènement mais pas l’éprouvé incarné de cet événement. La douleur est innommable puisque l’évènement lui-même est à peine nommé.

Quelques années passent, je crois avoir « fait le deuil » sans conscience que certaines étapes telles que la tristesse, la révolte puis l’acceptation n’ont peut être pas été traversées. (2) Deux patients vont venir me bousculer dans ces zones encore insuffisamment visitées.

Résonance dans mes zones d’ombre avec deux adolescents

Une maman me demande de recevoir sa fille de 12 ans. Elle me dit : « son père s’est suicidé mais ma fille ne le sait pas ». Me voilà prise dans le secret.

Un jeune garçon, de 12 ans également vient car il est tétanisé par la peur de faire quelque chose qui ferait mourir son père.

Lorsque je me trouve en face de ces enfants, je prends conscience que je me sens dans cet état de sidération que j’ai connu à leur âge. J’entends ce qu’ils me disent et je me sens perdue, je ne sais rien en faire. A la fin de la troisième séance, après le départ de la jeune fille, je sens monter une grande vague de désespoir et je suis secouée par de violents sanglots. Un barrage vient de lâcher et les larmes coulent en abondance. Je pense ne pas pouvoir travailler avec ces adolescents qui eux sont capables de mettre des mots autour de la mort. Cependant, au fur et à mesure que je mets ces zones d’ombre au travail en supervision et en thérapie, je me sens plus légère, plus capable de soutenir leur angoisse.

Ces enfants m’étonnent par leur maturité. Les séances sont tout à fait semblables à celles que je peux avoir avec les adultes en face à face. Sortant de la confluence avec cette  émotion niée, je peux me dégager de l’angoisse de ces enfants, ne plus me laisser impacter jusqu’à me perdre et je peux me tourner vers ce qu’ils vivent dans leur relation avec leurs parents respectifs.
La jeune fille peut ainsi regarder sa relation à sa mère avec tout ce qu’elle comporte de non-dit. Elle pressent que quelque chose lui a été caché. Elle contacte sa colère et prend conscience de sa crainte de parler de son père avec sa mère. Ne voulant plus imaginer et préférant savoir, elle ose demander la vérité à sa mère. Les mots posés, elle peut pleurer son père, pleurer aussi ces difficultés de communication et partir avec une détermination nouvelle pour sa propre existence.

Le jeune garçon vit la peur au ventre à chaque fois qu’il sort de chez lui ou que quelqu’un de sa famille sort. Peur que l’un ou l’autre ne revienne pas et meurt dans un accident.

Je tente de mettre à jour le système relationnel. Il semble fait de tendresse inscrite dans des rapports simples et respectueux des besoins des enfants. J’ai reçu la mère avec son fils, elle est très attentive et cherche à faire le mieux possible pour l’aider. La famille a peu de moyens mais fait le choix de ce travail thérapeutique pour le fils. Je reçois aussi le père avec son fils. Moment émouvant face à ces deux êtres qui se parlent avec émotion, ce père qui peut dire les larmes aux yeux combien il est fier de son fils !

Je me dis alors qu’il y a eu des évènements qui ont manqués de paroles et je fais l’hypothèse que cette angoisse est soutenue par plusieurs mécanismes possibles :

  • soit l’identification à une personne restée seule suite à la mort d’un proche,
  • soit la projection sur l’autre de la peur de sa propre mort, l’expérience du « au bord de la mort » ayant pu exister dans le passé,
  • soit une formation réactionnelle qui transforme la culpabilité d’avoir fait peur à un proche par le risque de mourir, en prise de responsabilité de la mort possible du proche.

Je questionne donc l’histoire de ce jeune afin de tenter de mettre en conscience ce qui nourrit sa peur.

Et lui se fait le détective familial, il questionne ses parents, ses grands-parents…Il revient un jour en m’apprenant qu’il a failli mourir de la mort subite du nourrisson, que sa mère l’a trouvé avant qu’il ne soit trop tard et qu’elle l’a réanimé ! Il peut alors se questionner sur sa peur de mourir, et donner du sens à l’angoisse implicite de sa mère. Peut être a-t-il créé un sentiment de culpabilité de lui avoir fait une telle peur! L’implicite enfin parlé lui a permis de se dégager de l’angoisse qui l’étreignait, il a trouvé de l’autonomie et un peu d’insouciance face à la vie jusque là bien chargée de gravité.
Sans conscience, nous ne pouvons prendre le recul nécessaire dans les situations que nous vivons en thérapie et à notre insu nous risquons d’influencer le patient dans une direction non appropriée à sa trajectoire de vie, car trop marquée par notre propre trajectoire.
Ces enfants m’ont bousculée. Ils m’ont fait sentir mes limites dans l’accompagnement de leur difficulté à vivre. Pour qu’ils retrouvent la joie de vivre, il m’a fallu revisiter la mort, sortir de l’émotion choc afin de prendre du recul par rapport à l’objet de la venue en thérapie La curiosité a ouvert un champ de conscience plus large que ce qui était simplement nommé comme symptôme. Ainsi des zones d’ombre ont pu être éclairées et apporter quelque apaisement à ces cœurs d’enfants.

La mort accompagnée

Pendant plusieurs années, je n’ai pas compté dans ma clientèle de personnes malades…non pas que je n’en voulais pas, mais elles n’arrivaient pas chez moi !

Après ces deux adolescents,j’avais reçu des personnes ayant vécu des chocs violents dues à la mort (perte d’un jeune enfant lors d’accident, meurtre, suicide…) mais ça, je le connaissais et thérapie et supervision me permettaient de rester là, d’accompagner sans me perdre, dans une présence consciente et soutenante. Et je redis combien être accompagnant nécessite d’être accompagné.

Ne plus être dans l’oubli de soi. Se libérer de soi même pour s’ouvrir à l’autre. Pouvoir être dans la présence à soi pour pouvoir être dans la présence à l’autre.

Et puis est venu V., bel homme de 42 ans, curieux de l’âme. La vie lui allait bien et il l’aimait. Il voulait donner du sens. Il était dans une quête vers plus de croissance. Thérapie « facile », comme il est bon parfois d’en avoir, où ce n’est pas le besoin d’apaiser la souffrance qui propulse chez le psychothérapeute, mais le désir, la curiosité, la quête de soi et de l’autre, de sens, le déploiement d’un relationnel plus large, plus joyeux, plus vrai.

Je le revois lors d’un stage « derrière le masque » s’affirmer dans sa puissance créative. Et puis, il a commencé à avoir des malaises, des maux de tête violents. Il a fait des examens et peu de temps après il m’annonce : « mon frère vient me chercher demain, je pars à Paris, ma famille est là bas, je vais être hospitalisé ».

Une seule séance pour se dire au revoir. C’est mieux qu’un départ sans parole, mais l’impuissance, la tristesse d’une fin non préparée nous envahissent l’un et l’autre.

« Je voudrais rester en lien, je vais avoir besoin de toi » me dit-il.

« Comment ? Que pouvons-nous faire ? »

Mon premier réflexe de thérapeute c’est de regarder avec le patient qui change de région quelles sont les ressources pour aller voir quelqu’un d’autre qui soit disponible pour lui. Je sais aussi qu’il n’est pas si facile de recommencer une relation thérapeutique quand cela n’a pas été choisi consciemment et en prenant le temps du changement. Là, tout arrive trop vite : il n’a pas choisi de partir, il n’a pas choisi de me quitter, il n’a pas choisi d’aller voir ailleurs.

« Vas-tu à Paris parfois ? Est-ce que je peux te téléphoner ? » Me demande-t-il

Alors nous décidons ensemble que j’irai le voir là où il sera lors d’un prochain voyage à Paris où je me rends de temps à autres.

Peu de temps après il me téléphone : il a une tumeur au cerveau.

Je le rencontre à l’hôpital. Nous avons convenu d’une heure en fonction des soins qu’il reçoit pour pouvoir assurer une séance sans être dérangés. Et à trois reprises, c’est ce qui se passe. A l’hôpital ou dans sa famille, nous nous isolons et faisons notre séance, qu’il me paie à la fin.

Aller le rencontrer là où il se trouve est une première transformation du cadre que nous avions jusque là.
Le cadre est constitué de plusieurs ingrédients : le lieu, le rythme des séances, leur durée, le paiement. Il donne l’espace, les repères et les contours qui permettent que se tisse la relation thérapeutique. Le travail, lui, se fait grâce à la relation ; c’est elle qui ouvre à la croissance. Le cadre, par le fait de la maladie ne peut plus rester tel qu’il a été posé. Il a changé dans le rythme, le lieu. Par contre, la relation perdure.
Au fur et à mesure de nos rencontres, je sens qu’il n’y a plus rien, ni pour l’un ni pour l’autre, à dire, à chercher, ou à faire, juste être en conscience dans le fil de l’instant présent. L’avant dernière fois le cadre change encore : il n’y aura pas de paiement, il ne peut pas se lever et ne peut plus écrire. Etre thérapeute est une profession, c’est gagner ma vie matérielle, c’est me permettre de répondre à mes besoins basiques de nourriture, d’habillement et de logement, c’est me permettre de vivre mon incarnation…Dans cette situation, son corps et ses besoins se désincarnent. La relation ne se manifeste plus dans l’incarnation de deux êtres assis en face à face, avec des mots, avec du corps en mouvement, avec de l’argent. En laissant le cadre se désincarner, perdre peu à peu ses formes matérielles, je fais le choix de l’accompagner dans sa désincarnation.
La relation existe au travers des regards, des sensations, une atmosphère, du silence. Christiane Singer me touche dans ses paroles : « J’ai toujours partagé tout ce que je vivais. Faire de la vie un haut lieu d’expérimentation. Si le secret existe, le privé, lui n’a jamais existé ; c’est une invention contemporaine pour échapper à la responsabilité, à la conscience que chaque geste nous engage. Aussi, je voudrais simplement vous parler de ce que je viens de vivre. » (3) Je sais qu’à ce moment je m’engage à répondre à sa demande de rencontre et à donner de mon temps à chaque fois que je viens à Paris.

Il ne veut plus voir personne, il est allongé sur un lit médicalisé chez ses parents. Je prends de ses nouvelles et sa mère me dit « il voudrait vous voir ». J’y vais, pensant que ce sera la dernière fois. Qui suis-je là à ses côtés ? Je ne suis pas de la famille, je ne suis pas une infirmière ni une amie. Que fait donc une psychothérapeute à cet endroit ? Quel est mon rôle ? Est-ce que je n’en suis pas sortie ? Je crois que le cadre intégré à l’intérieur nous fait être l’un et l’autre dans ce qui a toujours été : un patient et sa psychothérapeute. Tout le reste s’est dématérialisé en même temps que sa vie se désincarne. Dans très peu de jours il ne sera plus là. Je le sais. Tout cet intime déposé en moi dans mon cabinet, je le porte à l’intérieur de moi, présente à ses côtés et je lui prends la main. Il me dit « je suis en paix » et nous restons une heure ainsi en silence. Nous nous sommes fait ce cadeau de ces instants où il n’y a plus rien qui ne prenne quelque valeur, que cette décroissance du corps pour la croissance d’une paix intérieure et que ces instants partagés en présence.

Pour conclure

Deux jours plus tard, sa mort m’était annoncée. Je revisitais ces moments. Et reste cette question : Qu’est-ce que la psychothérapie quand la mort est là, tout près, dans une semaine, dans un jour, dans une heure ?
Cette fois, avec cet homme c’est en être humain plus qu’en tant que psychothérapeute, certes dans une forme de retrait et de « pour lui » propre à la posture psychothérapeutique, que j’ai pu être à ses côtés dans cette fin imminente

Et pour finir, je partage avec vous ce passage du merveilleux livre de Marie de Hennezel « Mourir les yeux ouverts » relatant la mort du philosophe Yvan AMAR. « Imaginez deux personnes debout l’une derrière l’autre. Celle qui est devant est invitée à se laisser tomber en arrière, à laisser son dos arriver dans les mains de la personne située derrière elle. Celle-ci se voit confier l’immense responsabilité d’accueillir la personne qui s’abandonne ainsi avec confiance, et de ne pas la laisser tomber. L’exercice fait vivre de l’intérieur combien l’abandon confiant à l’autre éveille chez celui-ci l’obligation absolue d’accueillir. On est toujours l’obligé de celui qui s’abandonne à nous en confiance. »

Bibliographie :

(1)Marie De HENNEZEL: Mourir les yeux ouverts, Albin Michel,Editeur, 2005

Marie De HENNEZEL: Une vie pour se mettre au monde, Carnets nord, 2010

(2)Rosette POLETTI-Barbara DOBBS : Vivre son deuil et croître, Jouvence, Editeur.1994

(3)Christiane SINGER : Derniers fragments d’un long voyage, Albin Michel, Editeur, 2007

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