Ma vie est jalonnée de quelques situations, évènements qui se sont imposés comme une évidence, sans aucune question qui vienne remettre en cause la décision prise.

C’est ainsi que, lorsque le thème des collégiales a été nommé, mon désir a jailli dans un élan “évident” que d’une part j’avais envie de partager quelque chose de mon expérience de psychothérapeute et d’autre part que ce n’était pas “de qui vais-je parler?” mais bien, “c’est de cette relation là dont je veux parler”.

Cette relation dans laquelle les mots parlés étaient absents et qui m’amène à tenter de poser des mots d’abord partagés de vive voix, puis transmis par l’écriture.

L’évidence me permet d’aller vers le but sans angoisse, mais je reste curieuse et désirante de donner du sens à cette évidence. Alors, j’ai revisité toutes ces années de cette relation thérapeutique pour tenter d’en  faire émerger ce qu’elle m’avait enseigné et ce qui de cet enseignement pouvait apporter quelques questionnements sur notre pratique de gestalt-thérapeute.

La relation s’est établie sur une répétition et une continuité de rencontres qui peu à peu ont créé du lien, un lien qui s’est inscrit dans la pensée et dans la chair. Ces rencontres établissant une relation dans le temps ont fait trace dans nos histoires, la sienne, la mienne. Demain quand nous ne serons plus ensemble, quand elle sera partie depuis longtemps, il n’y aura plus de rencontre, il n’y aura plus de relation, mais il y aura une trace de la relation qui restera inscrite dans mon être et dans le sien.

Justement, une relation inscrite dans le temps. Je pense que c’est bien cela qui a fait évidence: la longue durée. Parce qu’elle ne s’inscrit pas seulement dans la durée, mais dans la longue durée, cette relation m’ouvre à des questionnements particuliers auxquels je suis moins sensible dans des relations thérapeutiques plus courtes.

Cette thérapie m’a fait remettre en question un certain nombre d’à priori et de croyances.

Je  parlerai de ce que j’ai dû revisiter pour trouver ma route face à tout ce qui pouvait me dérouter : en premier lieu l’absence de mots, dès le départ bien sûr puis la durée, donc déroute permanente dans le travail qui m’a fait consacrer bien des séances de supervision à cette thérapie et ceci jusqu’à aujourd’hui!

Nous avons traversé tout un processus afin de trouver la juste place du silence et de la parole et cheminer ensemble vers l’autonomie.

Et puis toutes ces années ont été jalonnées pour moi de formations, colloques, journées d’études qui ont participé à l’évolution de ma pratique permettant un autre regard sur notre travail thérapeutique. Je tenterai d’en laisser quelques traces.

Comment s’est mise en place la relation?

Comment avons-nous démarré la thérapie?

Elle n’a pas choisi de venir me voir en psychothérapie. Elle ne savait pas ce que c’était. Elle vivait depuis 2 ans dans une communauté. Elle travaillait dans une maison d’accueil auprès d’enfants retirés de leur famille pour maltraitance.

Une de ses supérieures que je connaissais l’a amenée pour apprendre à chanter, car elle chantait très faux, et je faisais de la rééducation vocale. Rééduquer sa voix!

Elle avait conscience que sa vie avait été étouffée par une mère très contraignante. (Ce qui fut nommé par sa supérieure) Elle n’avait pas son mot à dire. Sa voix était toute retenue, un peu rauque. Nous avons fait pendant un an des séances d’éducation vocale et auditive car chanter faux, c’est entendre faux.

Elle se tenait un peu courbée, le regard baissé, ne me regardant jamais.

Puis je lui ai proposé de compléter le travail par de la relaxation en groupe, convaincue que j’étais que sans un travail sur sa carapace musculaire, il n’y aurait pas vraiment de changement. Elle a accepté. J’étais consciente à ce moment là de toutes ses tensions corporelles, de sa respiration très courte, des gestes qui n’osaient pas et bien sûr la voix qui ne sortait pas. Le travail vocal avait quelques effets, mais je restais persuadée que cela ne suffirait pas et qu’il faudrait un travail corporel et pourquoi pas associé à un travail lié à son histoire ?

J’étais au tout démarrage de mon installation de thérapeute, forte de ma foi dans le travail thérapeutique et parfaitement non consciente des difficultés que je pourrais rencontrer.

Ainsi, après une année, je lui ai proposé la psychothérapie à 2 et là aussi elle a accepté.

Quelle conscience avait-elle de son mal être dans ce temps là? Répondait-elle à mon désir ou avait-elle faim, elle aussi, de changement ? Je tentais de l’interroger mais ses désirs propres étaient tellement inhibés à ce moment là qu’elle ne pouvait sans doute pas faire un choix libre.

Avait-elle accepté de venir en relaxation puis en thérapie pour obéir à l’injonction de sa supérieure qui l’avait amenée vers moi? Aurait-elle osé dire non, puisqu’on lui avait dit que c’était bon pour elle ?

C’est à travers les prises de rendez-vous que son désir a dû se questionner. A la fin de la première année, en juillet nous avons interrompu le travail pour les vacances et elle n’avait pas son emploi du temps pour la rentrée et moi je n’ai pas insisté pour garder le lien par un rendez-vous posé.

Je choisissais par là de la laisser regarder son vrai désir de psychothérapie…Elle n’est revenue qu’au mois de Novembre. Elle m’a avoué il y a peu de temps combien elle avait eu peur de me rappeler la première année pour prendre rendez-vous et en même temps elle ne pouvait pas ne pas revenir, prise dans des conflits de loyauté opposés. L’année suivante elle ce fut en Octobre et ainsi chaque année elle revenait un peu plus tôt. D’année en année, elle a compris à quoi cela pouvait servir, elle a commencé à percevoir du changement et elle a réellement choisi de continuer, acceptant de poser un rendez-vous pour la rentrée, au risque d’avoir à le déplacer en fonction de son emploi du temps. Elle a pu ainsi s’affirmer auprès de sa communauté et s’engager dans ce travail.

Elle est venue très régulièrement pendant 16 ans. Elle a manqué une séance un jour de fortes chutes de neige. Elle a fait 3 années de groupe dans lesquels elle a eu du mal à prendre la parole mais où elle a eu des retours sur les changements visibles dans sa manière d’être en relation, révélant entre autre une capacité à rire et montrer de la joie.

 Quelles formes a pris notre relation thérapeutique?

Nous nous connaissions donc depuis deux années lorsque nous nous sommes retrouvées face à face dans nos fauteuils. Impressionnées, l’une et l’autre.

Ce qui est là : le manque !

* Elle n’avait pas de connaissances éducatives ni pédagogiques malgré son travail auprès d’enfants placés dans le foyer tenu par sa communauté et dans lequel elle anime un certain nombre d’activités. L’absence de parole spontanée  me laissait dans un inconnu total. Que fait un psychothérapeute face à un client qui ne parle pas ? Que pouvais-je faire d’autre que poser des questions ? Elle ne parlait jamais d’elle-même et bien souvent ne savait pas répondre à mes questions, cela renforçait la honte et la culpabilité, ce que je n’ai pas compris avant longtemps. J’avais à prendre soin de ma propre angoisse face à ce silence.

Par ces questions j’arrivais à connaître quelques bribes de son histoire. Elle se vivait complètement coupable de la grosse dépression de sa mère à sa naissance.

Que s’était-il donc passé qu’elle ne pouvait pas me dire?

Aujourd’hui, je ne connais toujours pas grand-chose de son histoire. Avec elle j’ai appris à travailler avec ce qui est là, son silence et ma rage, son silence et mes questions, ou mes explications, son silence et mes paroles éducatives, son silence et mon silence…

Parfois je lui disais: J’ai l’impression d’être au bord d’une rivière et tu es tombée dans le courant. Je veux te sortir de là mais je ne peux pas toute seule, je t’en prie sors la main que je puisse au moins l’attraper! Elle me jetait un regard furtif et se repliait à nouveau, parfois elle disait à voix basse, “mais comment?”

Elle m’a fait rencontrer mon impuissance.

Alors, je lui ai donné des éléments de connaissance du développement de l’enfant, de la relation mère/enfant. Il me semblait impossible d’arriver à quelque prise de conscience que ce soit, sans un minimum de connaissance des fonctionnements de l’être humain, en tout cas, moi, je n’étais pas capable de faire autrement.

Je suis passée par des moments de culpabilité, me disant que ce n’était pas là un travail de psychothérapeute.

Les seuls moments où elle parlait spontanément, c’était lorsqu’elle avait fait un rêve. Elle se disait rêvant peu mais dans tous les rêves qu’elle amenait, j’étais présente.

Voici de courts rêves:

« Je suis devant une piscine, me dit-elle et toi tu es de l’autre côté en haut des escaliers. Je ne sais pas si je vais pouvoir nager jusque là. »

« Je suis dans un appartement tout encombré et sous des tas de cartons, il y a des petites souris qui viennent de naître, la peau à vif et tu déblaies les cartons pour les ramasser. »

J’étais ravie ! J’allais pouvoir travailler en interaction : « que me dis-tu en me racontant ce rêve ? » « Qu’attends-tu de moi ? Comment est-ce pour toi que je fasse ça ? Si tu continuais le rêve, que voudrais-tu que je fasse ?…etc. Mais ces questions là, où je m’impliquais dans la relation n’avaient pas de sens pendant bien des années.

Et puis l’an dernier 2 rêves:

« Je monte tes escaliers et au fur et à mesure les marches s’écroulent, quand j’arrive sur la dernière, tu me tends la main et tu me tires jusqu’en haut ».

« Je suis dans une voiture qui coule dans un lac. Je vais me noyer, tu m’attaches à un radeau et tu me dis : tu n’es pas seule. »

Je peux interroger : « Est-ce que cela te parle de nous ? »

-« Oui, je ne me rendais pas compte d’où je viens, si tu n’avais pas été là, je ne m’en serais pas sortie. »

Le langage s’élabore. Parler et parler à l’autre devient possible.

* Quand elle quittait mon bureau au tout début, j’étais parfois prise de sanglots. Je ne mettais pas d’autres rendez-vous derrière elle. Je ne savais jamais ce qui allait m’arriver. Je me sentais soudain envahie de quelque chose que je ne me reconnaissais pas, j’avais envie de hurler ou de pleurer. J’avais le sentiment très fort que je pleurais pour elle qui n’avait plus pleuré depuis l’âge de 15 ans. Elle en avait 24.

Je lisais les ouvrages de Mélanie Klein et l’identification projective fut un concept, pas gestaltiste, qui à ce moment là m’a servie pour comprendre ce qui se passait et me permettre de l’accepter: ce qu’elle ne pouvait se permettre de vivre en conscience, elle ne pouvait que le projeter et le déposer à notre insu en moi. Je me suis vécue comme un contenant de ces émotions ignorées d’elle. En devenant consciente peu à peu de l’expérience que je vivais en face d’elle, qui était de recevoir sa projection, j’ai pu me distancier de ses émotions et ne plus me laisser envahir par leur charge.

Aujourd’hui je pourrais parler ces moments là d’une manière différente et s’il m’arrive d’être consciente d’un phénomène semblable face à quelqu’un mon questionnement va dans d’autres directions.

Plutôt que de chercher ce qui de sa douleur est projeté en moi, et ce que je prends d’elle, je questionnerai ce que nous mettons dans la situation présente l’une et l’autre qui permet que des émotions insues puissent être ressenties, en conscience par moi.

Qu’est-ce qui de moi lui permet de sentir cela et qu’est-ce qui d’elle me permet de m’ouvrir à ces ressentis?

Quelles sont les résonances, les ressemblances qui nous permettent d’être sensibles à l’influence que nous exerçons à notre insu, l’une sur l’autre et que notre travail nous amène à mettre en conscience ?

Je suis donc allée très lentement avec elle dans un apprentissage d’une relation thérapeutique dans laquelle je nous vivais “séparées” à une relation co-construite.

J’étais le contenant, le réceptacle d’un impossible à vivre que je lui attribuais même si je ne le nommais pas. J’ai peu à peu commencé à poser mes perceptions comme quelque chose que je vivais et qui pouvait nous appartenir à toutes les deux. Puis voir comment nous construisions ensemble un éprouvé comme la colère.

Je me suis vécue comme “porte parole” durant des années, j’ai mis les mots, là où elle disait ‘”je ne sais pas, je n’ai pas de mots”. Puis peu à peu elle a pu accueillir entre nous le silence qui lui était insupportable lui rappelant tellement celui de sa mère avec tout ce qu’il avait de terrifiant.

Elle m’a donné à voir un enfant sous terreur et m’a appris comment on apprivoise cet enfant là, mais aussi comment un thérapeute peut sentir en lui une envie de maltraiter, d’humilier, et être réveillé dans des pulsions profondes de destruction de l’autre. À moi ? À Elle ? À nous ?

En entrevoyant les choses non plus en termes de vécus individuels mais en terme de situation de champ j’ai alors commencé à interpeller comment je pouvais participer à sa terreur, même si pour elle ce n’était pas pensable pendant des années que je puisse avoir une part dans ce qu’elle pouvait vivre là en face de moi.

Utiliser le dévoilement de mes sentiments, ressentis, ne me semblait pas faire avancer le processus thérapeutique vers de la nouveauté.

Si je lui disais: là devant ton silence je me sens impuissante” ou bien “je ressens de la colère” ou encore d’une manière plus neutre “quand tu dis cela , le mot qui me vient c’est colère”  pour signifier la colère émergeant dans le champ, elle baissait la tête et se murait encore plus dans le silence. J’interrogeais: “que se passe-t-il pour toi quand je dis cela?” si elle pouvait un moment me répondre c’était pour se dire encore coupable de me mettre en colère.

Tout est de sa faute. Je n’avais jamais rencontré une telle charge de culpabilité qui empêchait totalement d’ouvrir à une dynamique de co-responsabilité et d’influence et qui la laissait désespérément seule dans sa souffrance et son enfermement et moi désespérément impuissante!

Quoique je fasse ou dise, tout l’amenait à être coupable et mauvaise. Elle restait loyale à ce que sa mère lui avait toujours dit.

Elle a pu passer au fil des années d’une culpabilité profonde à me faire éprouver de la colère ou de la tristesse à l’accueil d’un vécu co-construit et tout à coup elle avait un léger sourire, une respiration un peu plus ample, un soupir, et quelque chose d’imperceptible dans les épaules qui se relâchait…

La présence prend corps. Elle peut me voir et m’entendre, elle peut se laisser voir. Nous existons.

* J’avais un autre à priori qu’elle est venue bousculer. J’imaginais et me sentais coupable à cette idée que, forcément elle ne pourrait pas rester dans une communauté si la thérapie amenait du changement.

Elle y est toujours. Nous avons longuement travaillé sur l’engagement que représentaient les vœux définitifs, qu’elle a hésité pendant 2 années à prononcer. Elle a trouvé sa liberté dans son milieu, sa capacité à s’affirmer, demander et faire ce qui est juste et bon pour elle, refuser des engagements qu’elle ne voulait pas prendre.

Elle a toujours eu la voiture qui n’est pas qu’à elle toutes les semaines pour venir en thérapie et ça n’a pas toujours été facile.

Il est vrai aussi que l’idée de reconstruire une vie à l’extérieur fait tout simplement partie de l’impensable.

Nous savons bien que nul n’a la vérité pour l’autre. Et pourtant…J’ai éprouvé combien l’engagement dans cette profession est un travail de vigilance permanente à re-questionner ce que je veux pour l’autre.

Tellement insu parfois. Quelles sont mes intentions derrière telle intervention ? Quelles sont mes représentations de la norme ? De la vie ? Jusqu’où va l’acceptation de la vie de l’autre si différente de la mienne ? Du choix de ses valeurs ?

Dépendance/autonomie et fin de la thérapie.

Après 5 années de thérapie, je me disais que je maintenais la dépendance et je voulais mettre fin à la thérapie. Quand certains présentent la gestalt-thérapie comme une thérapie rapide peut-on faire durer une thérapie 16 ans? J’avais en tous cas cet à priori qu’après 5 ans ça devait suffire et que c’était moi qui entretenais la dépendance. Je me sentais dans la honte d’avoir quelqu’un si longtemps en thérapie, je touchais aussi ma peur d’être liée…J’avais envie d’arrêter, je ne m’en sentais pas le droit pour autant.

J’ai pris alors conscience qu’arrêter le travail, ce serait la laisser perdue dans la nature sans soutien comme ce qu’elle avait connue toute sa vie et donc participer à une répétition.

J’ai appris avec elle que la longue durée d’une thérapie peut être une construction vivante et pas une construction de dépendance.

Je n’étais pas seule responsable mais que bien sûr je participais aussi à ça.

Une difficulté à se séparer ouvre aussi à une capacité à créer du lien et maintenir du lien dans la durée, plutôt que le fuir quand l’intime se fait trop présent.

Aujourd’hui je questionnerai de la même façon une thérapie trop courte qu’une thérapie trop longue!…mais à partir d’où est le trop?

Qu’est-ce que la durée vient dire de l’incapacité tout autant que de la capacité à créer et maintenir du lien ?

J’ai pu penser que des êtres pouvaient avoir un besoin fondamental d’être pris en charge.

Que pour certains êtres la blessure est telle que s’ils ne sont pas partis dans la folie, ils ne peuvent rester vivants qu’avec beaucoup de soutien.

La durée a permis de reconstruire un sentiment d’existence fondamentalement absent dans sa construction d’enfant.

Mon objectif restait cependant de lui permettre de me quitter, mais “pas n’importe comment”.

Je devais aussi accepter qu’il n’y ait pas d’aboutissement de la thérapie, qu’avec moi, elle va jusqu’où elle peut et que mon objectif est devenu qu’elle puisse être suffisamment consciente de ses propres ressources pour traverser les moments difficiles de la vie en trouvant du soutien dans son quotidien.

Ce fut notre travail cette dernière année. Elle sait qu’elle sort plus vite de ses moments dont elle est consciente qu’ils soient faits de dépression ou de colère, qu’elle peut avoir des relations écoutantes et amicales dans sa vie et que si quelque chose va mal, ce n’est pas la vie qui s’écroule. Elle peut aussi vivre des choses agréables et sympathiques. Ce n’est plus tout ou rien.

J’ai eu à me questionner: pouvais-je accepter sans me sentir coupable d’être partie prenante de cette durée?  Sans lassitude d’être “la béquille” nécessaire? Juste dans l’acceptation du besoin de l’autre?

Et si cela n’était plus soutenable pour moi, me sentirai-je libre d’y mettre fin?

Est-ce que je le fais par peur pour elle ou pour moi? De me sentir responsable de sa souffrance si je la frustre de ma présence?

Et j’ai pu alors penser qu’il m’était possible, tant que je travaille, de rester dans ce lien thérapeutique…encore 10 ans!

Magie du champ ! J’arrive en séance enfin tranquille avec cette pensée…elle me dit qu’elle commence à envisager qu’elle pourrait s’arrêter dans 6 mois en Juin !

Magie de la relation: tant que je la sens vulnérable, elle ne peut pas partir et tant qu’elle ne veut pas partir, je la sens vulnérable. Tant qu’elle me sent la prendre en charge, elle ne s’autonomise pas et tant qu’elle ne s’autonomise pas, je la prends en charge!

Par elle, j’ai appris à suivre tout en l’interrogeant, une sorte d’instinct que je sentais juste. Plus d’une fois en supervision de groupe des collègues me renvoyaient que je la surprotégeais. J’éprouvais de la colère et l’impression que je que je tentais de dire de notre relation ne pouvait pas s’entendre. Quelque chose était plus fort que moi, je ne pouvais pas avec elle agir autrement. Je ne vivais pas ça comme de la sur-protection mais je crois que j’ai su écouter là où nous résonnons le plus: Elle fait partie de ces êtres qui, si personne ne les avait cherchés, portés pendant un temps, seraient morts. Physiquement ou psychiquement. Mon travail de thérapeute avec elle ce fut d’accepter ça et de l’utiliser non pas pour créer une dépendance qui nourrirait en moi une satisfaction personnelle à être celle qui lui a permis de vivre mais pour l’ouvrir à créer sa propre vie.

Travail de conscience permanent afin que l’autre à l’occasion du thérapeute puisse construire sa vie.

Qu’est-ce qui a été thérapeutique dans la relation?

Il me semble aujourd’hui que ce sont tous les petits moments dans lesquels s’est manifestée la présence à l’autre dans la rencontre qui ont construit du changement et de la nouveauté.

De plus en plus j’ai pu rester là, poser moins de questions et juste à certains moments souligner: “je suis là”, “je suis avec toi”. “J’entends combien cela semble difficile pour toi”… et alors sa tête se redressait à peine une seconde, elle me jetait un coup d’œil, inspirait un peu plus amplement et …rebaissait la tête.

“Oui, tu me regardes, tu respires”.

Quelque chose s’imprimait dans son être, d’infime…et la fois suivante, c’était à recommencer.

J’ai appris alors que l’intégration pouvait être longue.

Est-ce une terreur à se séparer des comportements névrotiques?

Est-ce une protection contre l’insupportable conscience mise sur une vie maltraitée ?

J’ai perdu mes repères, mes désirs, mes attentes pour être là, c’est tout.

Aller dans le changement s’est fait pas à pas. Et je crois que c’est la répétition à chaque séance de ces instants, de ces regards, ces moments où quelque chose se relâchait dans ses épaules et sa respiration. Ces moments où elle pouvait me jeter un coup d’œil ont construit en elle une image un peu plus positive en reconnaissant dans mon regard la reconnaissance que j’avais d’elle. Tout cela lui a donné le droit d’exister en face de moi et peu à peu à l’extérieur dans son travail et sa communauté.

Aujourd’hui, je vois une jeune femme arriver souriante, qui me regarde dans les yeux.

Sa parole a émergé de la confiance que j’ai gardé dans ses capacités à croître et de la confiance qu’elle a pu laisser grandir en elle en acceptant peu à peu mon soutien au cours de toutes ces années partagées.

Alors j’ai pu devenir plus confrontante. Depuis 2 ans, elle a redécouvert les pleurs mais c’est parfois comme un barrage qui se brise et qui la laisse sans force. Un jour enfin, j’ai pu lui dire: C’est difficile mais la séance s’arrête là, tu peux rester dans la salle d’attente un moment avant de repartir, mais nous nous arrêtons là”. La séance suivante elle était …enfin en colère contre moi, en direct. Une colère qui peut se dire et qui ne va pas couper la relation.

Conclusion

Nous allons donc vers la fin de notre travail et cela réveille une certaine angoisse chez elle.

Nous prenons le temps. Je suis parfois fortement surprise par les mots qu’elle emploie, les phrases qu’elle peut élaborer, elle qui ne savait pas parler !

Elle m’a demandé si j’avais gardé une feuille sur laquelle voici au moins douze ans elle avait écrit tout petit dans un coin ce qu’elle ne pouvait dire de la maltraitance subie. Elle ne savait plus ce qu’elle avait écrit mais se souvenait de la scène. Je suis allée chercher la feuille. Elle était toute étonnée que je l’aie gardée. Cela a participé à lui confirmer la valeur de son histoire. Elle m’a dit : « tu es la première qui m’a cru. Tu a été ma mémoire. Il faut que je me réapproprie ce que j’ai laissé là. Je te laisse encore cette feuille, jusqu’à ce que je puisse partir. »

Un tel discours m’a fait bondir de joie !

Je lui ai bien sûr parlé plusieurs mois à l’avance de mon désir de parler de nous aux collégiales, à des thérapeutes, de ce que sa présence avait fait grandir en moi dans ma fonction de thérapeute. Elle a d’abord été complètement surprise : Comment peut-elle être intéressante pour moi et nous? Comment a-t-elle pu participer à me faire grandir ? Elle aurait pu avoir peur, elle en tire plutôt de l’étonnement et du plaisir.

A la veille des journées, je vérifie encore auprès d’elle en lui exposant les points que j’aborde, elle me dit joyeusement : « si ça peut servir à d’autres ! »

Depuis mes premiers temps dans cette profession de psychothérapeute, cette relation a eu une place particulière dans ma pensée. Elle a laissé sa trace de séances en séances. Elle m’a donnée à vivre de la peine et de la colère, parfois même de la rage, une envie terrible de secouer l’autre pour la sortir de ce bourbier dans lequel elle était ensevelie, morte vivante, sans peine et sans joie, sans émotions, sans ressentis. Raide, respirant à peine, murée dans le silence, le regard baissé, là en face de moi.

Elle m’a aussi donné à vivre du rire et de la joie, de l’émotion vibrante, des larmes à fleur des yeux, de l’étonnement, de l’humour, de l’amour.

Merci à toi.

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